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28 août 2010 6 28 /08 /août /2010 18:20

 

 

 

 

Courte biographie à l’attention de ceux qui ont peu ou pas connu Alain Peyrefitte, par Benoît Peyrefitte, son fils. 

 

« Alain Peyrefitte savait que nous admirions son immense culture, son libéralisme, sa rectitude et que nous écoutions toujours ses arguments comme il écoutait les nôtres. Il était un des rares hommes publiques de ce pays à avoir combiné la vie intellectuelle avec l’action politique et, à ce titre aussi, l’admiration qu’on lui porte doit persister. »

 

Témoignage de Jean-Claude Casanova, de l’Académie des sciences morales et politiques, écrivain, professeur, intellectuel et directeur de la revue Commentaire en 2003. (ami proche de Raymond Aron et de Raymond Barre.)

 

 

Alain Peyrefitte est né le 26 Août 1925 à Najac (Aveyron). Il est mort le 27 Novembre 1999, chez lui, à Paris.

 

Né à Najac, en Aveyron, dans l’école où ses parents enseignaient, Alain Peyrefitte aurait 84 ans aujourd’hui. Issu d’une famille modeste, ses parents furent tous deux instituteurs en Aveyron puis à Montpellier, où Alain Peyrefitte passa ses deux baccalauréats, son hypokhâgne et sa khâgne avec succès, avant de « monter » à Paris.

 

Comme l’a dit avec émotion Jean d’Ormesson, de l’Académie française, son ami de toujours, dans son hommage à Alain Peyrefitte le jour de ses obsèques aux Invalides, en présence du Chef de l’État Jacques Chirac le mercredi 1er décembre 1999: « Le Grand-père maternel d’Alain Peyrefitte était maçon. Il construisait des ponts, et il se levait la nuit pour vérifier qu’ils tenaient. Son autre Grand-père (originaire de l’Ariège) était gendarme. Un soir, à Millau, dans l’Aveyron profond, à la sortie d’une réunion publique, un survivant de la brigade de son grand-père vint trouver Alain Peyrefitte et lui dit : « Monsieur le Ministre, vous faites honneur à la gendarmerie nationale. ». Et Jean d’Ormesson ajouta : « Ce n’est pas seulement à la gendarmerie nationale qu’Alain Peyrefitte a fait honneur. Par cette capacité si rare d’unir en sa personne le goût de la pensée et de la culture les plus hautes et le sens de cet État qu’il a servi mieux que personne et qui le célèbre aujourd’hui avec gratitude et respect, Alain Peyrefitte fait honneur à la France. »

 

 

L’homme Alain Peyrefitte

 

Alain Peyrefitte, après ses études passa une année de recherche et de méditation en Corse dont quelques mois dans le couvent Dominicain de Corbara. Avant de se consacrer à la diplomatie, il se maria en décembre 1948 avec Monique Luton, intellectuelle et écrivain elle aussi. Elle écrivit deux romans « Ton pays sera mon pays » et « Le compagnon », ainsi qu’un essai : « J’ai vu vivre l’U.R.S.S. ». Elle publia ses trois ouvrages sous le pseudonyme de Claude Orcival (les deux romans chez Gallimard et son essai chez Fayard). Monique Luton – Claude Orcival se passionnera aussi beaucoup pour la psychologie et l’éducation des enfants handicapés (en particulier à Provins). Elle était la fille aînée d’une famille de sept enfants, famille de médecins depuis plusieurs générations. Ils eurent cinq enfants (quatre filles et un fils) : Florence, Christel, Véronique, Emmanuelle, et Benoît. Ils eurent également la joie d’avoir cinq petits-enfants : Maud, Chloé, Aurore, Jérôme et Martin. Pour leur plus grand malheur, leur seconde fille, Christel, décéda en janvier 1996 à l’age de 45 ans. Madame Alain Peyrefitte, elle, disparu en janvier 2005 à l’age de 80 ans, à Paris. Alain Peyrefitte n’eut qu’un seul frère (son frère aîné), René Peyrefitte, Normalien (de la rue d’Ulm) comme lui, brillant intellectuel et professeur de Khâgne au lycée Henry IV. Avec sa femme Annie ils eurent six enfants et de nombreux petits enfants. 

 

Alain Peyrefitte malgré toutes ses charges, ses missions, ses titres, ses actions et ses livres, était un passionné de sport et adorait la nature. Peu de gens savent que durant toute sa jeunesse, bien avant de devenir Normalien et Enarque, il souhaitait vivement devenir Inspecteur des Eaux et Forêts. Enfant, il adorait aller à la pêche… et ramenait même des écrevisses. Une fois adulte, il se mit au jogging tous les matins, faisait de la barre fixe, mais aussi du ski, du vélo (très régulièrement) spécialement dans les environs de Provins, de la natation, de l’équitation et était également un passionné de ski nautique. Ce skieur assidu ne pouvait pas s’empêcher de lire un livre de poche ou un journal plié avec un crayon à la main sur les remontées mécaniques. Malheureusement, de temps en temps, un pilonne pouvait perturber sa course. Il aimait aussi beaucoup les animaux, lire dans son jardin de Provins pour écouter le chant des oiseaux, s’occuper de ses chiens, de ses canards, de ses cygnes, de ses oies ou de ses truites. Cet écrivain infatigable préférait travailler debout en écoutant de la musique classique, à Provins sur un vieux poste de radio des années 50, et à Paris sur une écritoire de sa bibliothèque. 

 

Sa passion des voyages, de la géopolitique, de l’histoire du monde allait de pair avec celle de la nature et de la Terre. Il avait beaucoup d’humour et appréciait ceux qui en avaient vraiment. Malgré son travail intense, sa discipline, il aimait rire aux éclats. Il adorait les contrepèteries, les jeux de mots, poser au hasard d’un déjeuner en famille des questions d’histoire et de géographie, de politique, de poésie ou de littérature. Comme tout bon Normalien qui se respecte, il ne se privait pas non plus de faire quelques canulars. Il imitait remarquablement le Général de Gaulle (avec respect et dignité) sans doute bien mieux qu’Henri Tisot ou Thierry le Luron !!! 

 

Sa femme (Monique Luton – Claude Orcival) eut une place primordiale dans sa vie. Elle l’aida et fut présente à ses côtés dans ses différents mandats de maire de Provins, Conseiller Général ou Député de Seine et Marne. Elle participait activement aux campagnes électorales, sans oublier quand son mari était ministre, les nombreuses contraintes officielles. Elle lisait certains livres qu’Alain Peyrefitte n’avait pas le temps de lire et soulignait les passages importants. Elle prit même en dictée plusieurs de ses livres les plus connus commeQuand la Chine s’éveillera... ou Le Mal Français. Sa femme, l’a souvent accompagnée dans ses voyages autour du monde et était toujours là pour l’aider, le conseiller et lui « renvoyer la balle », ce qu’Alain Peyrefitte appréciait particulièrement. 

 

Alain Peyrefitte fut un grand mystique et un fervent catholique. Il devint tardivement pratiquant, vers 18-20 ans, par volonté personnelle. Ses parents n’étaient pas vraiment croyants. Le hasard incroyable lui fit rencontrer sa femme Monique lors du pèlerinage des étudiants à Chartres en 1947 (un an avant leur mariage). Quand il fut Consul Général de France (en Pologne) à Cracovie (1954-1956), il eut la chance et l’honneur de rencontrer le simple évêque Karol Wojtila qui allait devenir Jean-Paul II. Alain Peyrefitte, en tant que Garde des Sceaux, Ministre de la Justice, et numéro deux du gouvernement de Raymond Barre, fut reçu officiellement avec sa femme par le nouveau Pape Jean Paul II à deux reprises. Alain Peyrefitte eut également plusieurs entretiens en tête-à-tête avec le Pape entre octobre 1978 et 1981. (En particulier à New York en 1979 où mon père représentait la France à l’assemblée générale des Nations Unies pour écouter le discours de Jean Paul II.) Alain et Monique Peyrefitte furent des amis très proches du Révérant Père Carré et de Jean Guitton. J’eus la même chance et le même privilège. Alain Peyrefitte les retrouva tous deux à l’Académie française. 

 

 

Provins

 

Normalien et Enarque, Diplomate de carrière , écrivain et homme politique, conseiller général de Bray-sur-Seine (1964-1988), député gaulliste (1958-1995) puis Sénateur de Seine-et-Marne (1995-1999), il était devenu maire de Provins en 1965 ( et le restera pendant 32 ans). De tous ses mandats, c’est celui de maire de Provins dont il aura été le plus fier et qui aura le plus compté pour lui. Alain Peyrefitte préférait nettement se faire appeler « Monsieur le Maire » que « Monsieur le Ministre » par les Provinois. L’hebdomadaire La République de Seine-et-Marne désigna après un sondage auprès de ses lecteurs, Alain Peyrefitte comme « l’homme le plus important du vingtième siècle en Seine-et-Marne ». Sa passion pour la Seine-et-Marne, pour cette ville médiévale et ses habitants le poussera à se battre plus de 15 ans pour obtenir auprès de l’UNESCO que la ville de Provins devienne Patrimoine Mondial de l’Humanité.

 

Le Président de la République Jacques Chirac, Christian Jacob, député-maire, et Madame Alain Peyrefitte ont présidé le 30 janvier 2002 devant l’Hôtel de Ville de Provins une cérémonie pour officialiser cette très haute distinction et consécration.

 

 

Ministre à 36 ans

 

Alain Peyrefitte devient ministre à 36 ans (huit fois, de 1962 à 1981) : Rapatriés, Information et porte-parole du Général de Gaulle, Recherche Scientifique et Questions Atomiques et Spatiales, Education Nationale (sous la présidence du Général de Gaulle), Réformes Administratives et Plan, Affaires Culturelles et Environnement (sous la présidence de Georges Pompidou), Garde des Sceaux, Ministre de la Justice et numéro deux du gouvernement (sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing, de mars 1977 à fin mai 1981). Il a aussi été Secrétaire Général du mouvement Gaulliste – l’UDR – (en 1972, 1973) et donc également un des leaders Gaullistes.

 

Alain Peyrefitte a ainsi acquis une expérience étendue des responsabilités du pouvoir. Sa vie politique et diplomatique a toujours nourri son œuvre et ses idées… et réciproquement.

 

Ses différentes fonctions ministérielles et ses responsabilités difficiles ne l’auront pas épargné. Alain Peyrefitte a en effet été la cible de trois attentats, dont l’un – dramatique - tua son chauffeur - Serge Langer - à Provins le 15 décembre 1986 (dans l’explosion criminelle de sa voiture de fonction).

 

 

L’Académie et le Figaro

 

À cinquante et un ans, Alain Peyrefitte est élu benjamin de l’Académie Française (en février 1977) – au siège de Paul Morand, ce grand écrivain voyageur. Il fut reçu sous la Coupole par le très célèbre ethnologue Claude Levi-Strauss (en présence, pour la première fois dans l’histoire de l’Académie, du Président de la République, Valéry Giscard d’Estaing, et de la télévision). Il fut également élu à l’Académie des Sciences Morales et Politiques (en 1987). Mon père fut un académicien assidu et très présent. Chaque jeudi et lundi, il ne manquait pour rien au monde les séances de travail des deux Académies. Alain Peyrefitte fit à son tour l’éloge de trois nouveaux académiciens, Georges Duby, Jacqueline de Romilly et de Jean-François Deniau. Il a également contribué activement à l’élection de Marguerite Yourcenar (première femme à entrer à l’Académie française).

 

Alain Peyrefitte devient Président du Comité éditorial du Figaro en septembre 1983 (jusqu’à sa mort en 1999). Éditorialiste curieux de tout et exigeant, il prend sa fonction de journaliste à cœur et se passionne pour cette nouvelle vie. Souvent, il corrigeait tard le soir chez lui avec son fax la Une du Figaro, l’éditorial et les articles de fond. Il écrivait en moyenne un éditorial par semaine, en première page ; mais également pour les événements spécialement importants, ce que l’on appelle dans le jargon journalistique des « doubles chandelles » (c’est-à-dire des éditoriaux sur deux colonnes à la Une). Régulièrement Alain Peyrefitte, pendant trois ou quatre jours de suite, écrivait des articles de fond sur des problèmes de société. Il publia également de nombreux entretiens exclusifs qu’il eut la chance d’avoir avec des Chefs d’États, des Premiers ministres du monde entier… et même avec des dissidents chinois, comme par exemple Harry Wu. Il assistait également presque tous les jours aux réunions du Comité éditorial et souvent aux réunions de la Rédaction.

 

Il est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages. Il est ainsi devenu un véritable intellectuel autant qu’un homme d’État.

 

 

Alain Peyrefitte et la Chine

 

En juillet 1968, Alain Peyrefitte devient Président de la Commission des affaires culturelles, familiales et sociales de l’Assemblée Nationale. C’est à ce titre qu’il fut amené à diriger la mission d’études la plus longue et la plus approfondie qu’une délégation occidentale ai jamais effectué en Chine Populaire (en juillet août 1971). Alain Peyrefitte aura à cette occasion, trois entretiens très importants avec le Premier Ministre chinois, Zhou En Lai (Ce fut l’occasion de dynamiser les relations franco-chinoises et de commencer à préparer le premier voyage du Président Georges Pompidou en 1973 en toute discrétion). Sa passion pour la Chine venait de naître. C’était aussi la première visite d’hommes politiques et de journalistes occidentaux en Chine, depuis le début de la Révolution Culturelle. La Chine s’était en effet refermée sur elle-même depuis 1966. 

 

Dès son retour de cette première découverte approfondie et inédite de l’Empire du Milieu, il entreprit d’écrireQuand la Chine s’éveillera… le monde tremblera (aux éditions Fayard) : À la fois rapport d’enquête, portrait psychologique, livre d’histoire et analyse originale sur un pays si mystérieux. Ce fut un choc et un engouement total pour les Français et les Européens à sa sortie en juillet 1973 ; à une époque où la Chine était considérée comme un pays pauvre et sous-développé. En 2009, elle est quasiment la première puissance mondiale (après avoir reçu avec succès les Jeux Olympiques en 2008 et avant de recevoir à Shanghai, l’Exposition Universelle en 2010). Son Excellence Monsieur WU JIAN MIN, ancien ambassadeur de Chine en France (1997-2004) a salué lors d’un hommage en juillet 2000, Alain Peyrefitte comme « un homme qui avait prévu que le XXIe siècle serait le siècle de la Chine ».

 

Alain Peyrefitte a effectué en Chine 18 voyages au cours desquels il a rencontré régulièrement les trois générations des dirigeants chinois : du Premier Ministre Zhou En Laï au Président Jiang Zemin, en passant par Deng Xiaoping. Également tous les Premiers Ministres, dont Hua Guo Feng, Li Peng ou Zhu Rongji. La majorité des voyages eu un caractère privé et fut consacrée à la recherche et à l’histoire. Mais il participa également à des voyages officiels et accompagna le Président Giscard d’Estaing en 1980, l’Amiral Philippe de Gaulle (pour représenter la France aux cérémonies de commémoration du trentième anniversaire de la reconnaissance de la Chine par le général de Gaulle en 1964). Il se rendra également en Chine avec le Premier Ministre Edouard Balladur en avril 1994, puis avec le Président Jacques Chirac en mai 1997 et enfin avec le Président du Sénat René Monory. Mais Alain Peyrefitte aura aussi de nombreuses rencontres avec des universitaires, des intellectuels (comme son grand ami, le professeur Zhang Zhilian), des diplomates, des étudiants, des hommes d’affaires, des paysans, des ouvriers ou même des chauffeurs de taxi. C’était fondamental pour lui.

 

Si Quand la Chine s’éveillera… le monde tremblera... (publié il y a déjà 36 ans) eu un tel succès (et fut vendu à près de 2 millions d’exemplaires) c’est certainement parce que ce livre sur la Chine fut le premier à être réellement équilibré, avec des passages positifs et constructifs mais aussi avec des critiques sur la Révolution culturelle et à la mise en avant de nombreuses zones d’ombre. Ce livre d’Alain Peyrefitte est désormais un « classique » ainsi que la plupart de ses autres livres sur la Chine, comme L’Empire Immobile… ou le Choc des Mondes (1989). Également (pour mieux comprendre les événements de TIEN AN MEN) il publia en juin 1990 La tragédie Chinoise. Plus récemment La Chine s’est éveillée (1996-1997) constitue un complément essentiel à Quand la Chine s’éveillera. Ils sont le fruit de près d’un tiers de siècle (1971-1999) d’observations attentives, de voyages, de recherches multiples, et surtout d’une aventure intellectuelle basée sur la Confiance.

 

Le fameux Quand la Chine s’éveillera… … Ma mère, mes sœurs et moi avons tellement été associés à l’écriture de ce livre, que nous le connaissions, bien avant sa parution… comme ce fut le cas pour Le Mal français publié en 1976. Le premier choc avait été pour nous le retour d’Alain Peyrefitte de Chine en août 1971. De ce premier voyage officiel et de cette mission d’études, mon père, revenait les yeux écarquillés, la tête pleine d’images et de choses vues, de symboles et de leçons. La Chine allait à partir de cette époque où j’avais tout juste dix ans, prendre une place primordiale dans notre quotidien… 

 

La rencontre d’Alain Peyrefitte avec la Chine était tout d’abord celle d’un Normalien et procédait avant tout d’une curiosité intellectuelle et humaniste. La première initiation de mon père aux choses chinoises lui est venue dès 1945 de son camarade de la rue d’Ulm, Robert Ruhlmann, auquel l’a liée une amitié indéfectible. Robert Ruhlmann deviendra plus tard professeur de Chinois à l’École des Langues Orientales.

 

Ce qu’Alain Peyrefitte aimait particulièrement dans la Chine c’était peut-être et surtout qu’elle représentait un défi. Il a toujours aimé relever les défis. Elle mobilisait tous les aspects de sa personnalité : le diplomate, l’historien des cultures, le politique. La Chine était un défi pour le diplomate. Car Alain Peyrefitte n’a jamais cessé d’être un diplomate. C’est à Cracovie (en Pologne), en 1954, comme Consul de France, qu’il a trouvé chez un bouquiniste une édition ancienne et originale du voyage de Lord Macartney en Chine, et qu’il a pour la première fois savouré cette rencontre de deux mondes, ce choc de deux cultures et de deux façons de concevoir le métier d’ambassadeur… (Cette découverte et cette passion seront à l’origine de son récit historique publié en 1989 L’Empire Immobile… ou le Choc des Mondes). 

 

Pour Alain Peyrefitte, le diplomate est celui qui aide à faire comprendre les démarches du pays qu’il représente, mais aussi à faire comprendre les réponses qu’il reçoit. Il s’est plu à assumer avec passion, courage et discernement ce rôle d’intermédiaire. Ce n’était pas un exercice facile. On peut être soupçonné de complaisance, et certains n’ont pas manqué de lui en faire le reproche (et même de caricaturer exagérément ses analyses). Mais Alain Peyrefitte, historien des cultures, ne s’est jamais dérobé devant le devoir de comprendre et d’expliquer.

 

Alain Peyrefitte n’était pas seulement un intellectuel, il était un homme politique responsable qui avait appris du Général de Gaulle à aller à l’essentiel, et que l’essentiel était le devenir des nations et leur reconnaissance mutuelle, leur affirmation dans un esprit de paix et d’impartialité. Alain Peyrefitte était tout simplement curieux de tout. Il savait et il aimait interroger. Il aimait en notant ses impressions sur le champ, sur ses fameux petits carnets beiges, garder la saveur d’une conversation, d’un contact. Autant il aimait exposer, expliquer, autant il aimait faire parler les autres, les entendre se raconter. Et il y avait pour lui en Chine une source inépuisable de questionnements, d’incompréhensions à toujours pourchasser, à toujours réduire, à toujours combattre. C’est cela sans doute qui a fait d’Alain Peyrefitte un chroniqueur passionné et passionnant. 

 

Moi, qui ai eu la grande chance de parcourir le monde dès le plus jeune âge avec mes parents… et d’accompagner en particulier mon père en Chine à trois reprises ; j’ai pu ainsi participer à de nombreux entretiens, conversations, qui m’ont permis de mieux comprendre la façon multiple de penser et d’agir d’Alain Peyrefitte, et, par la même, la cohérence d’un homme derrière toutes ses facettes. 

 

 

La société de Confiance et le Mal français

 

Comme l’a si bien dit Pierre Moinot, de l’Académie Française, « l’homme de réflexion, l’ancien Normalien Alain Peyrefitte, a fondé son oeuvre littéraire sur une idée de libéralisme éclairé selon laquelle les sociétés ne progressent que par la Confiance ». Du Sentiment de confiance de 1947, du Mythe de Pénélope (Gallimard et Fayard) de 1949 à La Société de Confiance » et Du Miracle en Économie de 1995 (Odile Jacob), en passant par Quand la Chine s’éveillera en 1973 (Fayard), et par Le Mal français de 1976 (et 2006 Fayard, avec une préface inédite d’Hélène Carrère d’Encausse de l’Académie française), « Ce maître mot a guidé un écrivain peut-être plus célèbre encore que l’homme politique, et dont plusieurs ouvrages ont dépassés le million d’exemplaires », ajouta Pierre Moinot. 

 

La Société de Confiance et Le Mal français furent vraiment « le moteur » d’Alain Peyrefitte, « sa marque de fabrique », tout au long de sa vie, et son réel fil rouge. Il les a développés dans l’ensemble de son œuvre (livres, articles, discours). Le Mal français fut en fait le petit frère du Mythe de PénélopeDu Miracle en économie et de La société de Confiance

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Voici comment Alain Peyrefitte décrivait lui-même « Le Mal français »… : « Pour mener ce voyage dans une France dont les mutations mêmes ont quelque chose d’immuable. J’ai mêlé présent et passé.

 

Oui ou non, la France est-elle atteinte d’un mal persistant si oui quelles en sont les manifestations, les causes ? Est-elle en voie de guérison ? Ou sur quels principes pourrait s’ébaucher une thérapeutique ? Est-il encore temps pour la France de desserrer l’étau des contraintes qui découragent les initiatives et répandent la passivité ? Mais ce faisant, peut-elle éviter le principe des tendances centrifuges, la résurgence des féodalités, le déferlement des intérêts particuliers, la dislocation du pays ? Ces difficultés qu’elle éprouve à adopter un comportement démocratique et une organisation rationnelle, se retrouvent-elle dans d’autres sociétés ? ». Voilà les questions qu’Alain Peyrefitte posait pour présenter son livre.

 

Dans l’un de ses récents ouvrages Les Prophètes du bonheur. Une histoire personnelle de la pensée économique » (Grasset, 2004), Alain Minc a même consacré un chapitre entier à La société de Confiance et à Alain Peyrefitte. Il ne manque d’ailleurs jamais de le citer régulièrement. Comme l’a souligné Jean d’Ormesson, « Alain Peyrefitte est le plus gaulliste - et peut-être le seul gaulliste - des disciples de Tocqueville et de Max Weber ».

 

 

De Gaulle

 

Dès 1959, Alain Peyrefitte devient un témoin rare, privilégié, ainsi qu’un collaborateur très apprécié du Général de Gaulle. De toutes ses fonctions, en dehors de celle de Maire de Provins, c’est le titre de Porte-Parole du Général de Gaulle qui aura également le plus compté pour lui. Alain Peyrefitte aura avec le Général de Gaulle plus de trois cent entretiens après les conseils des ministres, sans compter les voyages officiels en France et à l’étranger. Mais (par respect et par pudeur) il attendra plus de trente ans pour publier les trois volumes deC’était de Gaulle (1994, 1997, 2000, éditions Fayard et De Fallois). En effet il fut son ministre durant six ans, et son confident plus de dix ans. 

 

Alain Peyrefitte eut aussi la chance de se voir confier différentes missions pendant ces longues années de collaboration avec le Général de Gaulle comme la mise sur pieds du partenariat entre le Québec et la France (Après le fameux « Vive le Québec libre » du Général de Gaulle à Montréal en juillet 1967). Ces dialogues uniques et passionnants sont sans doute l’œuvre majeure d’Alain Peyrefitte. Celle dont certains disent qu’elle le fera passer à la postérité. Il est même comparé à Saint-Simon, à Joinville ou à Las Cazes pour ses talents de Mémorialiste. Des écrivains aussi différents que Jean d’Ormesson, Max Gallo, Hélène Carrère d’Encausse, Jean-François Revel, Pierre Messmer, Jean Lacouture, Alain Decaux, ou Philippe Tesson ont écrit des articles très élogieux et enthousiastes sur C’était de Gaulle et Alain Peyrefitte.

 

Max Gallo conclut un article sur le troisième tome de C’était de Gaulle par ces mots très émouvants : « Si l’œuvre d’Alain Peyrefitte nous touche particulièrement, c’est qu’elle est pleine d’une émotion contenue, d’une pudeur qui ne cède que le jour de l’enterrement de De Gaulle à Colombey, le 12 novembre 1970. Peyrefitte est reçu à la Boisserie. Le Général « a été miné par le chagrin, dit Mme de Gaulle. Vous n’imaginez pas à quel point il a souffert ». « Il vous aimait bien, il appréciait la façon dont vous traduisiez sa pensée » ajoute Philippe de Gaulle. Peyrefitte s’éloigne. « Il ne faut pas que je m’incruste, explique-t-il. Je retiens mes larmes jusqu’au seuil de la maison. ». « Et lorsque l’on sait que ce livre, ces mots, sont les derniers écrits par Alain Peyrefitte avant sa mort, on ne les oublie pas. » ajouta Max Gallo.

 

En fait, C’était de Gaulle est une œuvre absolument originale, inclassable et indispensable pour mieux comprendre le Général et la Ve République (les trois tomes de C’était De Gaulle viennent de paraître dans une nouvelle édition sous coffret avec de très belles couvertures en noir et blanc au Livre de Poche en Juin 2009. C’était De Gaulle existe aussi depuis 2002 en un volume chez Gallimard dans la collection Quarto).

 

Alain Peyrefitte ajoute ainsi, également par ses travaux sur la France, la Justice, la Chine et la Confiance une contribution importante et essentielle à l’histoire du XXe siècle. Alain Peyrefitte a mené aux plus hauts postes de l’État politique une longue action ; il laisse aussi une œuvre grande et claire.

 

Il va de soi, bien évidemment que ce témoignage-hommage pour célébrer le dixième anniversaire de la mort d’Alain Peyrefitte, le 27 Novembre 1999, est totalement personnel et n’engage strictement que moi (et je n’ai surtout pas essayé d’être exhaustif !). Chacun a eu et a sa propre opinion, sa vision d’Alain Peyrefitte. Comme l’a justement souligné son fidèle collaborateur et son ami très proche Philippe Moret dans la revueCommentaire en 2003 : « chacun a son Peyrefitte ».

 

En guise de conclusion, je citerai les discours de deux hommes politiques très différents : Jean-François Deniau et Jean Glavany. Le jour des obsèques d’Alain Peyrefitte dans la cour d’honneur des Invalides (comme Jean d’Ormesson auparavant), Jean-François Deniau de l’Académie française rendit un hommage solennel à son ami Alain Peyrefitte, le 1er décembre 1999 à l’issu de la cérémonie religieuse: « Sous l’image, le portrait, la caricature ou le masque de l’homme Politique, nous sommes quelques-uns à connaître un homme chaleureux, chercheur de vérité, travailleur consciencieux et dévoué aux biens publics, comme l’avait montré son rapport sur la violence, qui pourrait peut-être aujourd’hui être relu avec profit. On n’est pas élu et constamment réélu maire d’une commune française comme Provins, pendant plus de trente ans, sans une capacité d’attention, de respect fondamental des autres, de fidélité tout à fait remarquable. Sans des qualités de cœur. Comment Alain Peyrefitte peut-il concilier la distance nécessaire de l’analyste pénétrant si souvent en avance, et les devoirs si contraignants de la proximité ? Comment être à la fois acteur et témoin, ministre important du Général de Gaulle et son meilleur chroniqueur… C’était sa force, cela reste son secret.» conclut Jean-François Deniau.

 

Le 18 janvier 2000, le Président du Sénat Christian Poncelet et Jean Glavany, Ministre de l’Agriculture et de la Pêche (au nom du gouvernement socialiste dirigé par Lionel Jospin) firent tous deux l’éloge funèbre d’Alain Peyrefitte. Le Ministre socialiste Jean Glavany, devant un Sénat bondé, autant par des sénateurs de droite, de gauche ou du centre ; et un large public, termina son discours par ces mots : « L’ultime performance d’Alain Peyrefitte restera sans doute d’avoir su nous faire profiter, et parfois nous faire subir, tous ses talents avec une égale réussite. Chacun d’entre nous a été à un moment ou à un autre impressionné par Alain Peyrefitte. Je l’ai été. Au-delà des affrontements, il restera comme un symbole d’excellence, un de ces hommes qui ont tout donné aux passions qui étaient les leurs, un de ces hommes qui font honneur à la politique, un grand Français. » ajouta Jean Glavany.

 

Benoît Peyrefitte

 

site internet : 

 

http://alainpeyrefitte.fr/

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Published by Union des Gaullistes de France (UGF)

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